Mademoiselle Germonde.

Mademoiselle Germonde.

« La lucidité est une grande liberté ainsi qu'une grande souffrance. Il faut apprendre à vivre avec. »

Un jour, j’ai réalisé que je n’étais qu’une mémoire.
Une mémoire gigantesque, une mémoire dépassant tout ce qu’il est concevable d’imaginer. Mais malgré l’étendue de cette mémoire et en dépit de son envergure, la vérité était là, atterrante : je n’étais qu’une simple mémoire. Rien de plus.
Si j’avais été une carte mémoire, je réunirais mille fois tous les giga-octets de la terre, à moi toute seule.

Cette constatation déroutante, je l’ai faite grâce, si l’on puis dire, à l’écriture. Grâce ou à cause de l’écriture, car après avoir fait cette constatation, j’ai perdu toute notion d’identité ou simplement, l’illusion d’une identité qui m’était propre ?

Est-ce un bien ? Est-ce un mal ?
C’est une souffrance car rien de ce dont je me souviens ne m’appartient, rien ne m’est personnel. C’est un paradoxe. J’en conviens. Mais cela ne m’aide pas pour autant, à rouler ma bosse.

Connaissez-vous l’impression de déjà vue ? Je suis dans la permanence de cette impression fugace. L’impression de connaître la fin de la séquence, ou la fin possible à choisir entre un panel de solutions plus ou moins vraisemblables. Humainement vraisemblables.

Blasée ? Non, c’est la conscience aiguë de l’éternelle répétition.
C’est la certitude que, quoi que j’écrive, c’est déjà écrit. Quoi que je vive, la situation a déjà existée et qu’elle est inscrite dans mes gènes. Profondément, comme une trace indélébile de mon appartenance au genre humain.

J’ai eu le premier aperçu de cette farce, le jour où je me plongeais avec délectation dans le dernier livre d’Armelle Bonton. Elle faisait une description jubilatoire de l’avidité pour la lecture de son personnage principal. Le malaise vint que cette description était mot pour mot, celle que j’avais faite dans ma dernière nouvelle publiée sur mon blog.

Hallucination ? Je comparais les textes, identiques point par point. Haletante, je recherchais la date de publication à la fin du livre, vérifiais dans mes fichiers la date de conception de ma nouvelle. Les chiffres dansaient devant mes yeux. Mais pas d’erreur, même sans lunette, la coïncidence était troublante. Janvier 2003 pour le livre d’Armelle Bonton et janvier 2003 pour ma nouvelle. Un point c’était tout.

Cette première expérience me laissa un goût étrange. Mon inconscient m’aurait-il poussé à recopier ce passage ? Mais les dates analogues me criaient l’impossibilité matérielle d’un tel fait. J’avais publié mon texte en même temps que celui d’Armelle Bonton, ni avant, ni après !
Une deuxième alerte vint appuyer mon angoisse naissante. C’était quelques jours après, lors de la réunion bimensuelle du club de poésie auquel j’appartiens. Je lisais un poème écrit l'année précédente et retrouvé la veille, fière de partager avec mes amis poètes la primeur de ces mots. Lorsque la présidente se tourna vers moi et avec son tact habituel que dit : «  Germonde, c’est incroyable que tu aies choisis ce poème de Pierre Hurtu, c’est aussi mon préféré ! ».
Je chancelais. Quoi, ce texte, si personnel, croyais-je, était l’œuvre d’un autre. Cette  constatation m’avait fait l’effet d’un crochet du droit, dans l’estomac. Je me rassis, livide et tremblante.

Et lorsque le matin, je me regarde dans la glace pour me maquiller, j’ai en des frissons : je vois sur mon visage, le reflet des circuits imprimés, luire imperceptiblement. Miroir, miroir, ne suis-je qu'une mémoire ?

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Date de dernière mise à jour : 11/09/2012

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